THX 1138 : le futur sombre de George Lucas

En 1971, un jeune réalisateur, tout juste sorti d’école de cinéma, sort son premier film. Six ans plus tard, le même réalisateur posera la base d’une des plus grandes licences de divertissement au monde. On parle ici de George Lucas et de Star Wars. THX 1138 est tout aussi passionnant pour l’univers qu’il dépeint que pour l’histoire du cinéma qu’il contient en creux. À l’occasion de sa ressortie en salles, il est temps de décoder tout ça.


Une vision de l’Amérique du futur

Dès le départ, le ton est donné : ambiance claustrophobe, flux sonore et visuel incessant, surveillance omniprésente, consumérisme exacerbé, sexualité réprimée, émotions contrôlées par des drogues, religion poussant à l’achat… Le XXVè siècle est orwellien : toutes les fondations d’une société capitaliste se téléscopent pour donner le pire des totalitarismes. Au milieu de ça, un homme du nom de THX 1138 (puisque les individus ne sont plus que des matricules), incarné par Robert Duvall, commet le pire des péchés : le sexe. On assiste alors à une lutte à la fois pour sa survie et sa liberté. 

Lucas signe ici l’adaptation du court-métrage de fin d’études de sa promotion d’école de cinéma. Il bénéficie de l’aide de Francis Ford Coppola (les deux viennent de fonder la société de production American Zoetrope, et c’est même George Lucas qui devait réaliser Apocalypse Now, ce n’est pas une blague), et recrute Walter Murch, futur grand monteur son d’Hollywood et co-créateur du court-métrage d’origine, pour l’écriture du scénario. Du court métrage, il reste surtout cette incroyable séquence d’ouverture, sorte d’oeuvre abstraite terrifiante. 

Ses visuels poussés donnent lieu à une succession de plans et scènes cultes : non seulement l’ouverture, mais aussi cette gigantesque prison entièrement blanche et vide, la bagarre entre THX et les trois gardes robots, le fleuve humain, la course-poursuite, le plan final,… Spielberg a d’ailleurs toujours affirmé son admiration pour le film ; lors de sa sortie, il en parlait comme du meilleur film de science-fiction qu’il ait jamais vu.

Vous l’aurez compris : on est très loin de Star Wars. Le réalisme froid (Lucas dit même avoir voulu faire un « documentaire sur le futur ») remplace le souffle de l’aventure, l’anticipation remplace le mythe intemporel, le souterrain remplace l’espace infini, et l’abstraction remplace le blockbuster. Bref, pour ce qui est du ton, le film se place dans la directe lignée de 2001, L’Odyssée de l’Espace. Si Star Wars comme THX 1138 traitent d’une révolte, aucun Luke Skywalker ne viendra nous libérer de l’oppresseur dans ce futur glaçant. 

Rupture et continuité

Pourtant, il ne faut pas croire que le film est une anomalie dans la filmographie de Lucas. L’auteur n’a jamais renié son oeuvre, bien au contraire : non seulement il en a produit une director’s cut en 2004, mais on retrouve en plus THX partout. De nombreux matricules de l’univers Star Wars comportent le nombre 1138, et surtout la section dédiée au design sonore de LucasFilm, créée en 1983, est justement nommée THX. Lucas aime ce film, autant qu’il aime Star Wars. 

Mais plus encore, ce premier jet porte déjà la trace de thématiques chères à Lucas : l’idée d’un empire broyant les individus est au coeur de Star Wars. Le futur de THX 1138 montre que les États-Unis contiennent tous les ingrédients nécessaires pour sombrer dans la pire dictature, ce qui est une thématique fondamentale de la prélogie Star Wars. De nombreux détails visuels viennent s’ajouter à cet effet d’écho : hologrammes, écrans, machines véloces et bruyantes… 

Plus encore, ce film est la première preuve du talent de Lucas pour créer un univers. L’immersion est totale, malgré un budget assez faible. Et ceci est permis grâce à des éléments plus tard repris dans Star Wars : l’idée de présenter des objets futuristes comme vétustes (pensez au Millenium Falcon, « poubelle volante »), de ne jamais expliquer les rituels de ce futur afin de ne pas en briser l’exotisme et le mystère (ce que Michel Chion nomme « SF implicite »), mais aussi l’économie des mouvements de caméra. Cette sobriété, inspirée du cinéma japonais, crée une sorte de pesanteur renforçant la lourdeur du décor et des ambiances. 

Mais ce qui ressort le plus des travaux chers à Lucas, c’est le travail sur le son. Il n’est pas anodin que le monteur son du film en soit aussi co-scénariste : Walter Murch était impliqué à fond sur le projet. Le montage image, effectué par Lucas lui-même, et le montage son se faisaient dans la même pièce, et les deux auteurs ont ainsi pu créer de toutes pièces tout un univers sonore. Car si l’immersion est réussie, c’est avant tout grâce à  un fantastique travail de design sonore : on croit à ce monde, car il ne sonne pas comme le nôtre. C’est ce genre de collaboration que Lucas renouvellera avec Ben Burtt pour l’univers de Star Wars. Bref, il n’est pas étonnant que THX soit devenu le signe d’un son de qualité. 

Que s’est-il passé ?

Au-delà de cette continuité, comment Lucas est-il passé de la SF froide au space opera ? Et bien déjà, THX 1138 a été un échec : non seulement Warner Bros a retiré à Lucas les droits sur son film avant sa sortie au cinéma, mais surtout ni les critiques ni le public n’ont adhéré. Comme souvent, c’est le passage du temps qui a permis de faire sentir la force de l’oeuvre, et l’influence qu’elle a pu avoir sur des films comme Blade Runner. Mais cet échec ne suffit pas à expliquer le changement de style de Lucas : il explique seulement pourquoi il n’a plus retravaillé avec la Warner.

Non, il semble surtout que Lucas n’était tout simplement pas à sa place avec ce film : il voulait plus de fun. Ce premier film lui a appris énormément sur comment faire un film, mais aussi sur les films qu’il veut faire. Ainsi, dès 1971, il quitte American Zoetrope, et il passe, presque comme un symbole, de Coppola à Spielberg. Les deux compères poseront les bases du blockbuster moderne, avec des films dédiés à la jeunesse. Ils porteront ainsi avec eux une autre génération de réalisateurs : Zemeckis, Dante, et Colombus.

TXH 1138 dépeint la révolte de la jeunesse dans une Amérique en déclin.

Ce revirement, en soi, n’a rien de grave, très loin de là. Mais il est un symbole : celui de la fin du Nouvel Hollywood. Le Nouvel Hollywood est en quelque sorte l’équivalent hollywoodien de la Nouvelle Vague française : une jeune générations de réalisateurs, profitant du déclin de l’industrie, proposent une nouvelle manière de faire du cinéma. Hopper, en tête, puis Scorsese, De Palma, mais donc aussi Lucas, Spielberg et Coppola en sont les fers de lance. C’est ainsi que des films plus réalistes, avec des budgets plus réduits, sans acteurs célèbres, ont pu dominer le box-office américain durant presque toute une décennie. Dans les années 1970, le cinéma hollywoodien était en pleine résurrection, et tout semblait alors possible. THX 1138 est le reflet de cette époque : il dépeint la révolte de la jeunesse dans une Amérique en déclin.

Mais cela ne pouvait durer : Hollywood a fini par se restructurer, et ce sont Lucas et Spielberg qui l’y ont aidé. Les Dents de la Mer, en 1975, et Star Wars, en 1977, donnent la voie : des films spectaculaires, repoussant les limites de la technologie afin de repousser les limites du frisson. Les portes des créations d’auteurs vont ainsi se refermer, retrouvant la logique habituelle de l’industrie du cinéma : du divertissement grand budget et formaté d’un côté, du cinéma indépendant et plus libre de l’autre. Mais pourtant, cette porte ouverte durant les années 70 restera à jamais comme une fissure au sein du système hollywoodien, d’où peuvent encore émerger de remarquables auteurs.


THX 1138 est donc le reflet de son temps : à la fois analyse sociologique de son pays, symbole d’un renouveau du cinéma, mais aussi préfiguration lointaine de la naissance du blockbuster. 

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