Sorry to Bother You: une fresque déjantée sur l’esclavage moderne

Lorsque le cinéma politique de Spike Lee rencontre l’univers déjanté de Michel Gondry, cela donne Sorry to bother you, une comédie satirique et fantastique complètement décalée. Pour sa toute première réalisation, Boots Riley, déjà connu pour être le leader du groupe The Coup, livre une critique cauchemardesque et loufoque sur les dérives de la société capitaliste. Un bijou de cinéma déguisé en ovni.


Après avoir décroché un boulot de vendeur en télémarketing, Cassius Green bascule dans un univers macabre en découvrant une méthode magique pour gagner beaucoup d’argent. Tandis que sa carrière décolle, ses amis et collègues se mobilisent contre l’exploitation dont ils s’estiment victimes au sein de l’entreprise. Mais Cassius se laisse fasciner par son patron cocaïnomane qui lui propose un salaire au-delà de ses espérances les plus folles…

Notre avis

Sorry to bother you (littéralement, « Excusez moi de vous déranger« ), c’est la confrontation entre deux classes sociales : les riches, blancs, libéraux et décomplexés, dont l’addiction à l’argent fait perdre tout sens des réalités, et les pauvres issus de « minorités » qui doivent, en plus d’un travail acharné, s’excuser de leur condition. C’est le cas de Cassius Green, sorte de Big Lebowski noir, qui se retrouve à imiter une voix de blanc pour vendre des produits par téléphone pour le compte d’une société diabolique. Et coller aux stéréotypes attendus s’avère tout de suite payant ! Propulsé « employé du mois » alors que ses collègues se syndiquent pour faire valoir leurs droits, Cassius va passer du statut de loser moyen à celui de golden boy en un instant. Mais à mesure qu’il s’approche du sommet, il va réaliser que tous les moyens sont bons pour faire de l’argent, même les plus improbables…


Magistralement porté par ses acteurs, le film pose dans une première partie les bases d’une réflexion sur la société  de consommation avant de basculer progressivement du brûlot politique vers la comédie macabre. On y retrouve notamment Lakeith Stanfield (Get Out, Dope) dans le rôle principal, accompagné de Tessa Tompson (Creed, Westworld, Thor 3) et de Steven Yeun (Walking Dead), sans oublier Armie Hammer (The Social Network, Call me by your name), merveilleux dans le rôle d’une sorte de Mark Zuckerberg cocaïnophile en roue libre.

Boots Riley utilise l’humour grotesque pour distiller un constat réaliste et bel et bien inquiétant sur notre nouvelle ère capitaliste. Il pointe notamment du doigt la nécessité actuelle de coller à des normes pour s’accomplir tant personnellement que professionnellement. Il dénonce également l’individualisme qui est pour lui un frein redoutable à la justice sociale. Cette servitude moderne est parfaitement représentée dans le personnage de Cassius, pourtant pas exempt de vertus, qui choisit  une carrière florissante plutôt que de lutter aux côtés des ses pairs. L’entreprise pour laquelle il travaille fait d’ailleurs écho aux sociétés GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) dont les employés connaissent parfois des conditions de travail à la limite de l’esclavage. Le film pousse même la réflexion jusqu’à un futur pas si lointain où l’on cessera d’adapter l’environnement professionnel à l’employé et où l’on créera plutôt des « humains augmentés » pour s’adapter aux rythmes de productions effrénés.


Boots Riley réalise une belle performance et s’inspire pour cela des plus grands. Des films politiques de Spike Lee (BlacKkKlangsman) ou Jordan Peele (Get Out) aux histoires fantastiques et hallucinées de Terry Gilliam (Brazil) et Michel Gondry (Eternal Sunshine of the Spotless Mind), il parvient à tirer le meilleur pour construire son récit sur la folie des grandes multinationales. Le film a d’ailleurs bien failli ne pas voir le jour en France, la faute à un casting « trop afro-américain » et à une critique dérangeante qui a eu du mal à convaincre les distributeurs. Fort heureusement il n’en est rien ! Et c’est tant mieux, car il vaut définitivement le coup d’œil.

Sorry to Bother You, au cinéma le 30 janvier 2019

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