Les Oiseaux de Passage : un semi-reportage anthropologique aux frontières du narcotrafic

Le nouveau film de Ciro Guerra, après son chef d’œuvre L’Étreinte du serpent en 2015, est une nouvel exploration de l’histoire avec une forte dimension anthropologique de son pays, la Colombie. Co-réalisé avec sa compagne et productrice, Cristina Gallego, les oiseaux du titre désignent à la fois la faune locale et les avions des clients américains à la recherche d’une fameuse herbe magique… Les Oiseaux de Passage nous racontent la naissance des cartels de la drogue colombien.


Le synopsis

Divisé en cinq chapitres s’étalant de la fin des années 1960 et le début des années 1980, le film s’ouvre d’abord sur un désert blanc et irréel habité par une communauté, les Wayuu, encore régit par des rituels et mythes ancestraux. C’est par un prisme ethnologique que s’ouvre alors le récit. La mise en scène, très austère et empreinte d’un style documentariste, nous fais découvrir les coutumes de cette société à travers le rituel de passage à la vie adulte de Zaida, incarnée par Natalia Reyes, fille de la matriarche et clairvoyante, Úrsula (Carmiña Martínez). La jeune Zaida suscite alors l’intérêt de Rapayet (José Acosta) un orphelin et paria du village qui doit s’acquitter d’une dot faramineuse afin de conclure le mariage. Une opportunité se dessine alors par le biais de la présence des gringos : des hippies déguisés en missionnaires américains anticommunistes mais en réalité présent dans le pays pour consommer une célèbre plante aux vertus récréatives. Utilisée comme pommade dans la culture locale, Rapayet décèle le potentiel économique de la vente en gros de marihuana. De paria, Rapa passe alors à un nouveau maître du village grâce à ses talents de commerçant et le film bascule alors dans le film de gangster à l’américaine, arborant le schéma classique du rise and fall.

Un oiseau terre à terre ?

La trame délaisse alors assez rapidement l’anthropologie et la description passionnante de cette société en marge de la mondialisation pour une histoire mélodramatique plus classique. Les codes et ficelles narratives sont en effet bien connus, entre trahisons successives des proches, hubris et perte des valeurs et traditions. C’est surtout sur ce dernier point que le film tire sa singularité, les profits du commerce de la drogue entraînant irrémédiablement la modernisation et l’occidentalisation d’une société jusqu’ici préservée. Les cinéastes jouent alors habilement sur les contradictions, car malgré les 4×4, les milices surarmées et les villas improbables au milieu du désert, certaines coutumes persistent grâce et à travers les femmes du village. La matriarche, Ursula, est toujours là pour interpréter les signes et les rêves, néanmoins on peut regretter que contrairement au précédemment métrage de Ciro Guerra, les Oiseaux de passage ne flirt pas davantage avec l’onirisme et le trip halluciné. Cette fable de gangster est convenue et filmée avec une austérité qui se traduit par une certaine déconnexion avec les personnages et un recul peut être trop prononcé. Bien que quelques séquences fortes sortent du lot, notamment une fusillade impressionnante qui convoque l’esthétique du Nouvel Hollywood (Bonnie et ClydeLe Parrain).

C’est au final l’extinction d’un monde que nous narre cette co-réalisation. La fin d’un monde cloisonné et replié sur lui-même, mais qui paradoxalement ne pouvait vivre que du commerce extérieur. Avec les profits du narcotrafic, les parias prennent le contrôle d’une société autrefois matriarcal et mystique. Mais l’argent, les armes et la guerre engendrent une rationalité inévitable de cette société, dénaturant les us et coutumes : les prêtresses sont méprisées, voire violées alors que les tombeaux des ancêtres sont reconvertis en armurerie. S’inscrivant jusqu’à la fin dans cet entre-deux du reportage et de la fiction, les Oiseaux de passage confirment tout le talent du cinéma de Ciro Guerra. On attend maintenant avec impatience sa prochaine œuvre, une production américaine à la distribution alléchante : Waiting for the Barbarians, une adaptation d’un roman J. M. Coetzee au style assez proche du Colombien.

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