Ken Loach : We missed you

Mercredi dernier est sorti le film « Sorry we missed you » de Ken Loach sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes 2019. Avant de parler de ce film et d’en faire la critique, revenons sur le phénomène Ken Loach et son histoire d’amour avec le Festival de Cannes.


Le phénomène Ken Loach

Le cinéma de Ken loach qu’est-ce que c’est ?

Il est avant tout un témoin de son époque et de son pays, le Royaume-Uni. Il dépeint avec merveille et simplicité des tragédies individuelles influencées par des faits de société. Il a également un véritable goût du réalisme, jusqu’à préférer des acteurs peu connus ou de véritables amateurs issus de la classe ouvrière ayant vécus des situations similaires à celles racontées dans ses films.

Pour ceux qui n’auraient pas eu le loisir de voir des films de Ken Loach, en voilà quelques-uns de ses plus connus qui décrivent parfaitement le style Ken Loach !

Rif Raf et Bread and Roses : 2 films qui ont contribué à lancer le réalisateur

Rif Raf, 1990 « Témoin de la classe ouvrière »

Rif Raf est l’un des premiers films notables de sa carrière et marque également un tournant dans la carrière de l’acteur écossais, Robert Carlyle. Ce film traite de l’adaptation d’un jeune Écossais, tout juste sorti de prison, à la vie des bas quartiers de Londres où il va trouver du travail au black comme main d’oeuvre et apprendre la solidarité. Il rencontre Susan, une femme aussi perdue que lui, avec laquelle il va tenter d’affronter les aléas de la vie citadine.

Bread and Roses, 2000 « Un film avec un message fort »

Bread and Roses a été nommé pour la Palme d’or du Festival de Cannes et a remporté le prix du jury du festival international du film de Temecula.  Le film traite de la lutte des travailleurs immigrés dans le secteur de l’entretien à Los Angeles pour de meilleures conditions de travail et la reconnaissance d’un droit syndical.

Adrian Brody y joue un jeune syndicaliste qui va tenter d’aider ces immigrés dans leur combat.  » Bread and Roses  » (du Pain et des Roses) un vieux slogan du mouvement ouvrier qui garde encore toute son actualité. On ressent dans ce film les idéaux politiques de Ken Loach, membre d’un parti politique d’extrême gauche.

La part des anges et Jimmy’s hall : les succès des années 2010.

La part des anges, 2012 « Rédemption et classe ouvrière écossaise »

La Part des anges a obtenu le Prix du Jury au Festival de Cannes en 2012 et a eu énormement de succès à sa sortie.

Il traite d’un jeune garçon, Robbie, jeune papa. A Glasgow, il est constamment rattrapé par son passé de délinquant. Il échappe de justesse à la prison grâce à sa situation familiale, mais écope d’une peine de travaux d’intérêts généraux. Accompagné de 3 autres garçons, Henri, l’éducateur qu’on leur a assigné, va les initier secrètement à l’art du whisky. Loin des films sociaux dramatiques, Ken Loach mise ici sur une comédie et c’est très réussi !

Jimmy’s hall, 2014 « Film témoin historique »

Jimmy’s hall est un film inspiré de faits réels, en parallèle de la guerre d’indépendance en Irlande. Le film a été en compétition pour la Palme d’or en 2014 et a fait beaucoup parler de lui, notamment grâce au méconnu et talentueux Barry Ward qui joue le rôle principal.

Le républicain James Gralton ouvre en Irlande dans les années 1920, une salle de danse qui est aussi un lieu d’enseignement, d’échange et de culture. Cette initiative lui attire les foudres de l’Église catholique et des conservateurs.

Ken Loach et Cannes : une histoire d’amour

Souvent nommé à Cannes, Ken Loach a souvent reçu les honneurs du festival. Parmi ces nombreux films, le réalisateur anglo-saxons réussi la dure tache de remporter 2 Palmes d’or pour « Le vent se lève » en 2006 et « Moi, Daniel Blake » en 2016. Il est le huitième cinéaste a être doublement palmé. 

Le vent se lève, 2006

Ken Loach traite de la guerre d’indépendance Irlandaise. Le film raconte l’histoire d’un petit groupe d’activistes de l’armée républicaine irlandaise, en particulier de deux frères, Damien et Teddy O’Donovan. Au vu du sujet du film et de son importance historique, le parti politique de gauche « Respect » dont Ken Loach est membre, a appelé la population à aller voir le film pour persuader l’industrie du film de le programmer plus largement.

Cillian Murphy est magistral dans ce film et le film gagne donc une Palme d’or bien méritée au festival de cannes en 2006.

Moi, Daniel Blake, 2016

Salué par la critique et primé de nombreuses fois, le film a obtenu la Palme d’or à Cannes en 2016 et le César du meilleur film étranger en 2017.

Toujours dans une envie de témoigner de son époque et de la classe ouvrière, Ken Loach dénonce le plan d’austérité mis en place en Angleterre en 2010 et qui avait pour but de privatiser une grande partie des services publics. Le bouleversement de cette nouvelle gestion sociale lui inspira ce film. Daniel Blake est un vieux menuisier de 59 ans, victime d’un accident cardiaque, qui l’oblige à faire appel pour la première fois de sa vie à l’aide sociale. Ses médecins le déclare inapte à travailler mais une compagnie privée (équivalant de l’ESA au Royaume-uni qui considère les personnes sous handicape capables de travailler) va le considérer apte à travailler, et il va donc lui être refusé toute aide sociale à laquelle il aurait eu droit.

Ce film traite des lourdeurs de l’administration anglaise, des rendez-vous inutiles à n’en plus finir, des appels sans intérêts… La lenteur est décrite comme une véritable descente aux enfers. Il rencontre une jeune mère célibataire dans un cas similaire au sien et vont se soutenir. Véritable critique du système social anglais, et bijou de cinéma. A voir absolument !

Sorry We Missed You

Après une retrospéctive de ses films les plus notables, que pouvons nous attendre de ce nouveau film de Ken Loach ?

Ce film traite ici encore d’un phénomène de socièté très actuel à notre époque, la Uberisation de la société. Il décrit la vie d’une famille, Ricky et Abby ainsi que leurs deux enfants. Ils travaillent tous deux comme des acharnés mais Ricky se rend compte qu’ils ne pourront jamais être indépendants ou propriétaires. Il enchaine les boulots mal payés et décide de se lancer entant que chauffeur-livreur à son compte pour une plateforme numérique dans le but de donner un avenir meilleur à sa famille. Cependant, il n’est pas vraiment à son compte à proprement parlé, même si son patron lui vend cela comme ça. Il va petit à petit se rendre esclave de son travail qui lui prend tout son temps, il ne voit plus sa famille, il ne peut pas prendre un jour de congé sans le rembourser et ils sont déjà endettés…

Ce cercle vicieux va virer au cauchemar pour lui et sa vie de famille.

La fibre Ken Loach

Ce film a véritablement la fibre Ken Loach, son style, sa marque de fabrique.

Il traite d’un sujet social actuel, toujours en se rapprochant au plus près des protagonistes. Il raconte du réel, du dramatisme sans en faire trop. Le film s’intègre tout à fait dans notre époque où la vie devient de plus en plus cher et où les classes moyennes ont de plus en plus de mal à subsister. Il fait écho aux questions actuelles, aux mouvements politiques de gauche sur la précarité de l’emploi, les accumulations d’heures à n’en plus finir pour à peine se payer un loyer. Dans ce film il met en lumière les conséquences humaines de la fatigue accumulée. C’est en cela que l’on peut qualifier le personnage d’un esclave de la société moderne.

Comme à son habitude également, les acteurs sont inconnus du grand public. Kris Hitchen qui joue le personnage principal est superbe dans le rôle de ce père désemparé qui essait de se battre le plus possible pour sa famille.

Le rapport entre Ricky et sa femme Abby est très intéressant : ils ont tout deux un tempérament opposé. Abby est une aide sociale , très douce et attentionnée qui s’occupe même plus qu’elle ne devrait de personnes âgées, quitte à faire des heures supplémentaires non payées. Ricky est quelqu’un de battant qui fonce tête baissée et qui est prêt a travailler beaucoup d’heures pour sauver sa famille quitte également à mettre sa vie de côté. Deux héros des temps modernes, qui vont peu à peu ne plus supporter d’être exploiter et vont tout deux évoluer peu à peu contre le système.

Le rapport du père au fils aussi est très plaisant : il parle du fait qu’un père est toujours l’exemple pour son fils. Ici, son fils n’hésite pas à lui faire entendre à quel point il est désespéré et ne voit pas l’intérêt de travailler à l’école pour aller dans une université qu’il ne pourra jamais payer (en Angleterre, l’université s’élève à minimum 8 000 livres sterling par an) et être endetté toute sa vie à faire des sales boulots comme son père. C’est très dur pour le père qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour gagner de l’argent, mais c’est la réalité d’aujourd’hui. Très bien évoquée dans le film.

La dernière relation très touchante dans ce film c’est la relation père/fille : Lizza Jane, représente encore l’innocence et ne se rends pas encore compte de la précarité dans laquelle sa famille vit. La scène où elle aide son père à faire les livraisons est très belle et ramène un peu de légèreté et de gaieté au milieu de son travail dans le film. Petit à petit, Lizza Jane évolue et à mesure que les choses empirent elle prend conscience des choses.

Critique

Film très réussi, Sorry we missed you vous fait passer un bon moment entre drame et humour. Vous verrez une magnifique famille soudée contre l’adversité avec des moments de fêlure. En vérité vous verrez une famille de la classe moyenne britannique de notre époque dans ses bons et ses mauvais côtés. Surtout, comme tous les films de Ken Loach, ce film nous fait réfléchir et fait écho à notre propre vie et situation actuelle. Très beau film, bien réalisé et intéressant.

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