Joker, entre vacuité et chef d’œuvre : la battle des critiques

L’une pense que c’est un film sur-vendu, et qui manque terriblement de soutien et s’effondre dans une vacuité soporifique, l’autre pense que c’est un véritable film d’auteur qui met en avant la peinture d’une société en décadence vue au travers d’un sociopathe nihiliste. Trois rédacteurs, trois avis, ready, steady, go !


L’avis d’Elissa

Mesdames, Messieurs, pour l’Oscar du film le plus sur-vendu…

Des mois que ce film nous est vendu, des mois que le réalisateur clame la grandeur de sa création petit budget, de combien les « adeptes de l’écran bleu » ne pourraient jamais rivaliser avec son art. De quoi nous mettre des étoiles dans les yeux et nous faire frémir d’anticipation. Au final, ce sont 2h02 de perdues, 2h02 de vie qui nous passent sous les yeux, tristes de vacuité. Les plus attentifs auront repéré les critiques, entre autres, du New Yorker et du Guardian, moins promues mais qui ne donnaient que deux petites étoiles, à peine, à ce film tant attendu, tant célébré. Peut-être aurions-nous dû leur prêter davantage d’attention.

Le Joker, réalisé par Todd Phillips, tient en tout et pour tout deux idées qui s’étalent, se rallongent, s’étendent jusqu’à en étouffer le spectateur… d’ennui. Pour un méchant, THE méchant qui a fait frissonner toute personne de sa folie, de son instabilité, de son imprévisibilité, ce film s’acharne à ne demeurer qu’une série d’actions tant attendues, sans surprise. Le destin de chaque personnage est marqué d’avance, la manière dont certains disparaîtront est d’une évidence lassante. Évidemment, le Joker existe sous forme multiples, sous des origines mille fois ré-écrites. Comment ne pas l’imaginer, seulement, ayant toujours un coup d’avance ou ayant l’amabilité de nous surprendre, nous spectateurs, au moins une seule fois ? Le script ne semble avoir en réserve que son rire, terriblement monotone, et ses mouvements de danse qui font son côté bizarre – faits critiqués par certains car ils rappellent une homophobie latente dont on se serait bien passés.

Joaquin Phoenix fait du mieux qu’il peut, s’engouffrant véritablement dans sa performance, mais manquant de nous embarquer avec lui. Peut-être est-ce dû au caste secondaire, qui ne parvient pas à briller ? Le seul qui détonne est le secrétaire/concierge de l’hôpital psychiatrique, qui donne la réplique à Joaquin avec un naturel qui fait réaliser encore davantage combien les autres ne le sont pas. De Niro n’est pas horrible comme présentateur télé, mais difficile d’être critiquable dans un rôle aussi classique. On regrette tout de même la confrontation entre le Joker et lui, qui aurait pu culminer bien plus haut avec deux acteurs aussi grands, et qui tombe une fois encore dans une prévisibilité et une vacuité qui fait s’essouffler le tout.

(c) Warner Bros

Certes, la cinématographie reste agréable à voir. On pardonnerait presque les plans clichés de la tête contre une vitre, pluie dégoulinante, musique dramatique – que même Friends parvient à parodier, mais qui apparemment ferait un film d’art ! Le problème de cette réalisation est la volonté, incrustée dans chaque plan, dans chaque réplique, dans chaque tentative scénaristique, de faire un « film de poster », un film d’anthologie, dont on citera les phrases cultes. Ce n’est pas un film qui le devient, mais qui tente de s’imposer comme tel. Ici, ça tombe à plat.

On notera également l’utilisation d’une scène d’un film de Fred Astaire, qui avait pourtant précisé clairement ne pas vouloir être utilisé dans des films après sa mort. Détail, certes, mais qui ne cesse de prouver combien ce film se fiche bien de nous et est entourée d’une idéologie moyenne. Que ça soit la scène de début, absolument ridicule et méprisante, que l’idée même derrière le film, qui montre une communauté de gens pauvres s’enthousiasmer derrière un meurtrier, parce qu’après tout, tout dans l’idéologie du film est franchement bancal et peu appréciable. On semble voir un film de riche sur les pauvres – c’est dépassé, et ce n’est pas la grande critique de société que tout le monde s’acharne à vouloir y voir. C’est un tartinage faussement intellectuel, terriblement vide, terriblement triste. Certains creusent et y voient peut-être un hommage à la gentillesse, un appel à la bonté humaine – certes, l’histoire du Joker a toujours été le cas, ce film-là le fait simplement d’une façon terrible.

Une grande déception donc, une cinématographie et un acteur principal qui ne parviennent pas à rattraper le désastre d’un film qui met presque en colère. Cela dit, donnons-lui tout de même un honneur : c’est un exploit que de faire un film aussi barbant avec un personnage aussi fabuleux que le Joker.


L’avis de Yoann

C’est l’un des films les plus attendus de l’année et pourtant, le projet JOKER avait tout de la fausse bonne idée. Succéder à Heath Ledger et à la trilogie Dark Knight, faire table rase des productions catastrophiques de la maison DC, le tout dans un film novateur centré sur l’un des super-vilains les plus populaires? Il y avait de quoi rendre sceptique, et bien on avait tort.

JOKER est une démonstration brillante d’un réalisateur qu’on n’attendait pas. Todd Philips, rendu célèbre pour sa trilogie Very Bad Trip (ou Hangover), réussi son pari de prendre le contrepied des productions DC et Marvel de ces dernières décennies pour nous livrer un portrait sans édulcorant de l’Amérique, profond, glaçant, et plutôt inattendu. Dans un New York très actuel, à peine dissimulé sous les traits d’un Gotham City des années 80, les références à Batman devenant presque anecdotiques, JOKER prend volontairement de la distance avec son univers d’origine pour se rapprocher du réel. Dès lors, il devient presque impossible de ne pas y voir une critique des États-Unis tourmentés de Donald Trump, où l’indigent et le marginal s’effacent devant les puissants.

La crise sociale y est dépeinte de manière très réaliste, non pas à travers une violence systématique comme c’est souvent le cas, mais davantage par le délaissement des classes pauvres et des institutions sociales. Le film multiplie les allusions à la pauvreté. Des rats qui envahissent les rues aux pensées de désespoir du personnage : « j’espère que ma mort aura plus de cent (sens) que ma vie », le Joker n’est plus le fou adepte du chaos que l’on connaissait, mais l’incarnation malgré-lui d’une classe sociale tellement négligée qu’elle en vient à douter de sa propre existence.


C’est dans cette perspective que Joachim Phoenix s’approprie le personnage avec une intelligence remarquable. Travaillant le rire, la gestuelle, et la personnalité dérangée dans les moindres détails, il y joue un Arthur Fleck marginalisé, isolé de par sa condition. Clown de rue, célibataire timide et psychologiquement fragile, le film nous raconte sa renaissance. En prenant acte de son existence et en acceptant qu’il est, il cesse de lutter contre les forces qui cherchent à le soumettre et se transforme alors en curiosité, celle que l’on pointe du doigt pour se rassurer soi-même.



Controverse

Si le film a bénéficié en premier lieu d’une campagne de presse le mettant à l’honneur, les avis se sont fortement divisés suite aux premières projections. La fusillade d’Aurora – lors de la projection de The Dark Knight en 2012 – étant encore très présente dans les esprits, l’avant-première du JOKER s’est effectuée sous surveillance renforcée.

Car le film met en opposition deux types de violences. La violence physique du Joker, soudaine, brutale voire excessive, et la violence politique et sociale du système américain, qui creuse les inégalités et incite à craindre ceux qui se révoltent. En dressant le portrait d’une société tourmentée dans laquelle la population délaissée se retourne contre les riches, le réalisateur ose un propos qui dérange. La réflexion que Todd Philips nous invite à avoir n’aura en tous les cas pas échappée à Mickael Moore, le cinéaste et documentaliste qui s’est fendu d’un discours assez pertinent :  «Notre pays est plongé dans le désespoir, notre constitution est bafouée, un maniaque dévoyé originaire du Queens a accès aux codes nucléaires – mais pour une étrange raison, c’est d’un film que l’on devrait avoir peur.[…] Ce film n’est pas un film sur Trump. C’est un film sur l’Amérique que nous a donné Trump – l’Amérique qui ne ressent pas le besoin de venir en aide aux laissés-pour-compte, aux démunis. L’Amérique où les riches ne cessent de s’enrichir et de gagner en obscénité».

JOKER est en définitive bien plus que le chef-d’oeuvre que l’on nous avait promis. Il puise intelligemment dans la mythologie de la bande dessinée pour en proposer une version nouvelle, une où ce n’est pas le riche héritier qui est déifié, mais simplement un fou qui est humanisé.


L’avis d’ Enzo

Joker : quand la folie devient jouissive

Après la performance incroyable du regretté Heath Ledger dans le batman de Christopher Nolan, Joaquin Phoenix nous livre ici une interprétation psychologiquement violente, à la hauteur de nos attentes. Todd Phillips, à qui l’on doit aussi Starsky et Hutch ou encore la trilogie Very Bad Trip, revient en force avec un drame social d’une noirceur intense. Et quel contraste ! Lui qui a un affect profond pour la comédie semble en être aujourd’hui blasé. Il le dit lui même sur les réseaux sociaux : « On ne peut plus rire de tout au cinéma ». C’est d’ailleurs cette problématique de l’humour au cinéma qui lui a donné l’idée de créer quelque chose d’irrévérencieux, de piquant, lâchant tout idée de comédie. Sa maîtrise des codes de l’humour lui a permis de parfaitement les désamorcer pour ce film et ainsi lui donner ce coté dramatique, brutal et malsain. 

Joker est une oeuvre d’une noirceur dérangeante où le protagoniste nous entraîne dans une descente aux enfers, explorant la psychologie de la violence et de la folie. Tout le long du métrage, le spectateur a cette sensation perturbante, mais à la fois fascinante, d’être enfermé avec le joker et d’être le témoin prisonnier de toute sa frénésie, sans aucun échappatoire.

La violence morale est beaucoup plus présente que la violence physique. Le film réussi le tour de force de nous mettre pendant deux heures dans la peau d’Arthur Fleck et de vivre depuis notre siège des actes d’une atrocité sans nom, pour nous faire nous sentir tout autant témoin spectateur que victime. 

La bande originale du film, composée par Hildur Gudnadottir apporte un coté à la fois raffiné et démentiel, qui nous plonge directement dans la tête de notre anti-héros. Le mixage sonore fait toute la noirceur de l’oeuvre et apporte une brutalité et une sécheresse pesante. Cette B.O est tout aussi importante pour marquer l’univers du film que pour l’évolution du personnage, du début jusqu’à la dernière scène.

Todd Phillips a réussi son paris en nous livrant un film politique, satire de notre société, entre le thriller psychologique et le drame noir. C’est un véritable spectacle de désordre. Arthur Fleck n’est pas une incarnation du mal malgré lui mais malgré l’humanité.


En salle le 9 octobre

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