Jojo Rabbit, ich bin Jojo !

Ce vieux titre d’Alain Souchon me vient en tête quand je songe à cet enfant de 10 ans, Jojo, embrigadé comme de nombreux autres de son âge dans les jeunesses hitlériennes. Cela n’a rien de nouveau, les régimes totalitaires ou revanchards (il n’est besoin que de lire les manuels scolaires français des années 20 et 30 pour s’en convaincre) ayant compris depuis bien longtemps que les jeunes têtes sont des espaces vierges dans lesquelles on peut inscrire librement des mots de rejets, de haine et affubler l’ennemi de tous les vices afin de mieux le déshumaniser. Il sera alors d’autant plus aisé le moment venu de l’occire sans sourciller.

Jojo Rabbit aborde avec une subtilité rare cet aspect du régime hitlérien qui consiste, depuis la défaite de 1918, à embrigader les forces vives de la nation dans un sentiment de supériorité de la race aryenne, de mépris pour les autres voire de haine absolue pour les juifs qui sont un bouc émissaire bien commode depuis des siècles en Europe.

Oscillant avec mesure entre drame et drôlerie, le film affuble cet enfant, véritable parfait nazillon en germe, d’un ami imaginaire qui n’est autre que le führer, étonnamment bien campé par le réalisateur lui-même. Sous les dehors d’une caricature féroce, il est expliqué au spectateur (et de façon bien pédagogique pour les enfants) comment les nazis voyaient les juifs, créatures non-humaines affublées de caractéristiques physiques et morales répugnantes. Le propos n’est même pas exagéré, lorsque l’on lit ce que la presse de l’époque et depuis longtemps, tous pays confondus, pouvait véhiculer comme poncifs. Il en subsiste bien des remugles aujourd’hui encore.
La drôlerie se situe donc principalement dans ce personnage imaginaire, mais également dans la vie quotidienne de ces allemands qui se saluent en cascade par des « heil Hitler » hilarants de ridicule. Mais le drame n’est jamais loin, lorsque la caméra passe devant des pendus dont on ne sait quel est le crime. Et le choc des visions entre une jeune juive terrée et le jeune Jojo endoctriné assène de sacrées claques par moments. C’est également un mère aimante, formidablement incarnée par Scarlett Johansson, mais qui a conscience du conditionnement dans lequel vit son fils alors qu’elle-même abrite un humanisme rare qu’elle tente de distiller à sa progéniture avariée.

Entouré d’actrices et acteurs aussi brillants, le réalisateur dissémine avec brio des instants de grâce suivis d’horreur, lorsque la mort suspend brutalement le vol gracieux d’un papillon. C’est cela Jojo Rabbit, un concentré d’émotions contradictoires condensées dans un enfant de 10 ans qui oscille entre considérations de son âge et obligations dogmatiques d’un appareil militaro politique parfaitement huilé. Alors même si l’on trouve dans ce récit beaucoup de bonnes volontés qui accompagnent Jojo dans son périple humain, l’histoire demeure quelque part d’un réalisme parfois glaçant.

C’est donc d’une excellente façon que le réalisateur a choisi d’éclairer un pan terriblement banal de notre histoire récente afin, on pourrait l’espérer, que cela ne se reproduise pas. On peut toujours, comme un enfant de 10 ans, encore rêver. « J’ai 10 ans, je sais que c’est pas vrai mais j’ai 10 ans, laissez moi rêver que j’ai 10 ans… »

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