Entretien avec Rafael. Kapelinski : Butterfly Kisses, osez le voir !

Butterfly Kisses est le grand gagnant de l’édition 2017 Univerciné Nantes et son réalisateur, Rafael Kapelinski, était présent sur le campus nantais pour une masterclass cinéma. Il nous a accordé quelques instants d’entretien. 


Elissa : Vous êtes ici pour recevoir le prix du festival Univerciné Nantes dont le jury est composé d’étudiants. Qu’est-ce que cela représente d’avoir été choisi par un jury d’étudiants qui sortent eux-même de cette période de “coming of age” que vous représentez ? Est-ce finalement un prix comme un autre ?

Raphaël Kapelinski : C’est formidable de recevoir un prix venant d’étudiants parce que les étudiants n’ont pas d’agenda, ils votent pour les films qu’ils apprécient réellement. Je pense qu’il y a très peu de films produits aujourd’hui envers lesquels les jeunes se sentent vraiment concernés. C’est un grand compliment. Les jeunes sont aussi très critiques, ils expriment leurs opinions plus librement et facilement, ce qui fait aussi de ce prix une reconnaissance importante pour nous. 

EA : Ce n’est pas seulement un film à propos de solitude ou de transitions de vies, on évoque aussi de lourds sujets. Pensiez-vous que les étudiants puissent être repoussés par ce genre de sujets ? 

RK : Oui, j’étais évidemment inquiet à ce propos. Mais cela ne s’est pas produit. En réalité, quasiment tous les prix que nous avons reçu au cours de ces dix-huit derniers mois étaient déterminés par des votes de jeunes. Je me demande parfois, vous savez, qu’est-ce qui s’est vraiment passé ? Je m’attendais forcément à un rejet du public jeune, mais le contraire s’est réalisé. Pour moi, cela tient dans le fait que Butterfly Kisses est un film très sincère dans sa représentation de l’âge adolescent, et les jeunes se reconnaissent dans cet aspect-là, peut-être pas en ignorant totalement mais du moins en écartant les côtés plus sombres. C’est un film sur les expériences d’une jeunesse qui grandit, sur ce sentiment de solitude que beaucoup de jeunes ressentent adolescents, et je pense que ce sont tous ces éléments que ce public a vraiment apprécié, parce qu’ils s’y retrouvent. 

EA : Vous avez réussi à convaincre le public, donc, mais ça a été un long processus que d’arriver à produire un film à nous montrer. Comment vous êtes-vous convaincu vous-même, déjà, de vous engager dans ce projet, et surtout, comment avez-vous convaincu les autres ?

RK : Je me suis facilement décidé parce que je savais que cela n’allait pas être un projet explicite sur la pédophilie adolescente. Lorsque j’ai lu le script, j’ai su que c’était une bonne occasion de parler de ce que cela représentait d’être un adolescent pour moi. J’ai été un adolescent assez solitaire, aussi j’étais la bonne personne pour me retrouver dans le script du film et le compléter avec le processus de grandir que je connaissais. J’ai trouvé mon propre chemin, mon angle personnel pour le film – j’ai toujours été confiant d’arriver à lui donner une forme intéressante, une forme qui signifierait quelque chose pour moi. Je n’ai jamais eu de doutes là-dessus. 

Certains rejetaient l’idée qui portait le film, ne voulaient vraiment rien à voir avec ce projet ou refusaient encore de le financer. D’autres encore ne voulaient même pas en parler.

Convaincre les autres, c’était évidemment bien plus difficile, et ce n’est pas comme si nous avions toujours réussi. Plusieurs fois même nous avons vécu des refus, certains rejetaient l’idée qui portait le film, ne voulaient vraiment rien à voir avec ce projet ou refusaient encore de le financer. D’autres encore ne voulaient même pas en parler. Cela s’explique, je pense, parce qu’ils regardaient le script de façon très arbitraire. Shakespeare disait “it’s not the song it’s the singer”… Lorsqu’on lit un script, on projette beaucoup de nos propres pensées dans cette lecture. En réalité, peu importe ce qu’il y a sur papier, ce n’est que du matériel brut, et il y a une personne, avec ses propres goûts, ses expériences de la vie, qui va en faire un film. Aussi, honnêtement, lorsque quelqu’un lit un script, c’est généralement à un stade très éloigné de ce que le réalisateur a en tête, et c’est finalement un gros problème. De plus, un script est un document très technique, très peu de gens peuvent les lire et les comprendre vraiment. Donc oui, on a fait face à plusieurs soucis et réactions négatives, mais elles n’étaient pas aussi fréquentes que ce à quoi je m’attendais. J’ai été en réalité assez surpris de la réaction générale au concept, finalement plutôt bonne. 

EA : Le film étant sorti en 2017, qui fut une année assez chargée dans les médias anglophones sur la pédophilie et ses scandales, avez-vous eu des doutes ou de la censure, peut-être, face au sujet ?

RK : Non, vous savez, toute cette hystérie autour de la pédophilie au Royaume-Uni est apparue presque au même moment que notre film, mais nous n’avons jamais eu l’intention de produire un film qui donne sa voix dans ce débat terrible. Pour être totalement honnête, nous ne l’avons même pas suivi sérieusement. C’était juste une grande coïncidence. La genèse du film vient en fait d’un évènement de la vie du scénariste, Greer Ellison, qui regardait un programme télé au sujet d’un homme cinquantenaire qui a été exposé comme un pédophile. Son entourage se moquait de cet homme, mais [Greer Ellison] s’est demandé, étant donné que cet homme un jour avait été adolescent, ce que cela faisait d’avoir ces pensées en tant que jeune. Tu es en train de mûrir, tu découvres ta sexualité, tu ne sais pas encore qui tu es, tu as tous les choix importants de la vie à prendre, et ce sont ces premières réflexions qui ont fait émerger l’idée du film. Une idée personnelle, ne venant pas des médias, on n’a pas sauté sur le train en marche.

EA : Vous dîtes qu’il y a beaucoup de votre histoire personnelle en vous. Lorsqu’on regarde vos courts-métrages, ils sont tous basés en Pologne, pourtant celui-ci prend place à Londres. Pourquoi ce changement, ce choix ?

RK : Je vis à Londres depuis plus de vingt ans maintenant, je considère Londres comme chez moi. Lorsqu’on a été repérer les lieux à Stockwell, j’ai immédiatement reconnu la réalité d’une cité HLM. Quand j’étais en Pologne, je vivais dans un endroit similaire mais toutefois assez différent, et c’est ça avec les cités HLM, elles se ressemblent toutes. Que tu ailles à Buenos Aires, London ou Berlin, tous ces endroits ont quelque chose de commun : la manière dont les gens se déplacent, parlent, ce à quoi ils ressemblent. Ce n’est pas comme si je découvrais un monde nouveau, plutôt le contraire. J’ai été frappé par combien le monde était finalement si étrangement similaire. 

EA : Revenons à vos courts : Emily Cries est, selon vos dires, ce qui a motivé le scénariste de Butterly Kisses à vous confier son projet. Avez-vous réintroduit des éléments stylistiques de ce court dans le long métrage ?

RK : Oui, sûrement inconsciemment. Un des éléments présents dans Emily Cries qu’on a ré-appliqué à Butterfly Kisses est la présence d’un narrateur, c’est un procédé littéraire énormément utilisé notamment dans The Great Gatsby de F. Scott Fitzgerald, mon roman préféré. Dans les deux films, on retrouve cette notion de nostalgie, d’isolement…

EA : Les adolescents, aussi.

RK : Oui, les adolescents, il y a plusieurs éléments qui reviennent.

EA : Vous définissez beaucoup vos films autour du social et des relations humaines. Dans The Foundation encore, avec cet homme qui ne sait pas couper les cheveux et ses amis qui le soutiennent comme ils peuvent. Ce sont des films de société, finalement, que vous réalisez ? 

RK : Oui, c’est clairement une manière dont on peut voir les choses. 

EA : Un des éléments communs entre Emily Cries et Butterfly Kisses est aussi l’utilisation du noir et blanc ou encore le choix limité des lieux de tournage : vous citiez des raisons financières, mais ça ne peut pas être la seule motivation ?

RK : Quand on réalise un film à budget limité, le noir et blanc aide à dissimuler les erreurs : il n’y a pas besoin de contrôler les couleurs, de changer les apparences, on convertit juste en noir et blanc. Mais vous savez, c’est aussi parce que j’aime ça, je suis fan de vieux films, et il y a quelque chose de très nostalgique, mystérieux dans le noir et blanc. Ce n’est pas un favori en ce moment, ça va peut-être faire son retour un jour. C’est hors du courant, et j’aime bien être en dehors des tendances. C’est un petit geste de rébellion. *rires*

EA : Et pourtant, ça marche !

RK : Ah, est-ce que ça marche ?

EA : Vous avez reçu de nombreux prix pour ce film…

RK : Les prix ne veulent rien dire !

EA : Le public aime ce film… et vous, vous l’aimez ?

RK : Oui ! Je ne l’aurais pas fait différemment. Quand on fait ces choix, ça va peut-être paraître très arrogant, mais on ne spécule pas sur si les gens vont les aimer ou non. 

EA : De réaliser ces nouveaux films avec le succès aux festivals de Butterfly Kisses, ça ne vous met pas un peu la pression ?

RK : Il y a toujours une certaine pression, mais c’est en majorité une pression qu’on s’impose nous-même. À moins qu’il n’y ait de l’argent impliqué et que la pression redouble alors, quand c’est quelque chose qu’on s’impose, il faut apprendre à la gérer et ne pas trop s’en inquiéter.

EA : Vous allez retravailler avec certains collègues de Butterfly Kisses ?

RK : Le même producteur, oui. (NDLR: Il s’agit de Merlin Merton.) En acteurs, Sam probablement. 

EA : Une phrase de fin pour ceux qui ne connaissent pas Butterfly Kisses ?

RK : N’ayez pas peur, osez le voir !


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