Call me by your name : dire l’amour ou mourir.

Il est temps pour Cinérama de vous parler de « Call me by your name », le film événement de cet hiver réalisé par Luca Guadagnino, avec Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg, Esther Garrel et bien d’autres… Nommé 4 fois aux Oscars (meilleur acteur, meilleure musique originale, meilleur scénario adapté, et surtout meilleur film), il se pourrait que Call Me By Your Name fasse une belle razzia ce dimanche 4 mars. En attendant, on se délecte encore de la beauté du film dans cet article !


« Call me by your name », c’est un film au cadre idyllique, se déroulant « quelque part » en Italie du nord, dans les années 80, et dont le lieu n’a pas besoin d’être situé précisément, puisque le fantasme d’un été dans la campagne italienne nous parle à tous. On y fait la connaissance de la famille d’Elio, jeune garçon curieux et spirituel, dont les parents sont des universitaires et grands amoureux de la vie. Et puis il y a Oliver, un bel étudiant universitaire venu passer l’été dans la villa de sa famille, afin d’accompagner le père d’Elio dans ses recherches, et dont l’arrivée apporte une dimension nouvelle à la vie d’Elio.

Dans cette épopée amoureuse, de nombreuses dimensions du désir sont explorées avec ferveur au gré des ballades rythmées par le souffle doré de l’été. Le jeune Elio développe justement une conscience du sentiment amoureux et de l’érotisme. Il a une grande éloquence, une immense culture, mais dit ne rien connaître des choses qui comptent, des choses de la vie. On le voit expérimenter des aventures adolescentes, notamment dans sa relation avec Marzia (excellente Esther Garrel), qui est une figure importante dans sa vie, et avant tout une amie, avec laquelle il se sent libre de franchir quelques étapes, mais qui restent charnelles et non passionnelles. Il est guidé par ses sens et perd petit à petit celui de la raison, et c’est ce détachement avec l’intellect, pour se pencher sur le corps, la chaire, qui lui permettra finalement de grandir et de vivre plus fort. Le regard innocent de la caméra et le naturel de Timothée Chalamet permettent aux scènes dévoilant ses désirs, ses explorations sensuelles (cf la scène avec cette juteuse pêche dénoyautée, évidemment) de ne pas tomber dans l’obscénité, mais d’être au contraire des tableaux sublimes, d’un naturel époustouflant. C’est agréable de voir qu’un film peut être à la fois esthétique et intellectuel et en même temps honnête et franc. Le réalisateur n’a pas eu peur de montrer ce que l’on cache habituellement, par soucis d’esthétisme ou de pureté.

L’élément déclencheur, c’est Oliver, jeune homme à la stature d’apollon et l’allure flegmatique, qui provoque chez Elio une attirance inédite accompagnée de questionnements et d’appréhensions. Mais aussi d’admiration. Il cherche son attention, il le surveille, il l’observe, il se sent proche de lui (Il remet même son étoile de David autour du cou, comme un symbole manifestant le lien insaisissable qui les unit). Puis il subit les conséquences de la passion: la peur, le désir, l’interrogation, la jalousie, la rancœur, l’attente. Au cœur de leur amour, on retrouve la projection de soi dans l’autre, évoquée plus clairement par le titre du film, et cette fameuse citation prononcée par Oliver dans le film.

« Call me by your name, and i’ll call you by mine »

Les deux personnages se sont trouvés sans le vouloir, rien ne les destinait à être ensemble et cette phrase scelle leur union. Leurs deux êtres sont identiques parce qu’ils se reconnaissent mutuellement.

Néanmoins, les sentiments des deux personnages principaux ne sont pas avoués d’une manière conventionnelle. Ils se plaisent, mais il est difficile pour eux de se l’avouer. Au début de l’histoire, malgré le temps passé ensemble, ils ne nouent pas une relation explicitement intime, tout juste une relation amicale. Mais déjà brûlante. On devine dans les gestes, les regards, la tension irrépressible entre eux, qu’il y a quelque chose qui les dépasse, qui les attire l’un vers l’autre. Et pourtant, l’amour est déjà là avant même d’être connu et vécu, et ils se l’avouent sans même le vouloir, par leur comportement, par la fausse distance qu’ils mettent entre eux à tour de rôle. Les parents d’Elio sentent d’ailleurs ce qu’il se passe, et ils accompagnent leur fils dans sa découverte, dans cette aventure incroyable, à leur manière. Dire son amour ou mourir. Voilà le message délivré implicitement par les parents d’Elio, un soir où sa mère se plait à lire un extrait d’un roman contant l’histoire d’un chevalier amoureux effrayé à l’idée de dire son amour. Il faut être courageux. C’est la seule issue. Avoir le courage d’aimer, d’accepter ses sentiments sans penser aux conséquences, aux limites, aux frontières, et préférer le discours amoureux à l’hésitation, au renoncement. La capacité d’empathie, et la justesse du comportement des parents face à la naissante idylle de leur fils apporte au film une vraie force.

La scène finale est époustouflante, et profondément marquante. Chaque élément prend sens et vient presque surpasser la réalité. La douleur et la peur d’un avenir sans l’amour qu’il vient juste de connaître se dessinent sur le visage d’Elio, sur un très beau plan qui perdure plusieurs minutes, filmant en arrière-fond flouté sa mère préparant la table, geste anodin, parce que la vie continue. Cela vient contraster avec l’émotion qu’on peut lire chez le jeune homme, qui a l’âme tournée vers un ailleurs, vers un autre temps, celui des souvenirs et de l’avenir. Cette scène est accompagnée par la sublime musique « Vision of Gideon » de Sufjan Stevens, dont les paroles font écho aux sentiments éprouvés par notre tendre Elio. Comment ne pas se sentir bouleversé, ne pas sentir une blessure du passé se réveiller, timidement, en étant confronté a une si juste performance, et surtout si naturelle, de l’acteur Timothée Chalamet ?

Bien que ce final soit à la limite de la perfection, on ne peut faire l’impasse sur le ‘discours amoureux’ du père, après la rupture, qui est indéniablement une des scènes clés du film. Il s’adresse à Elio, il s’adresse à nous tous. C’est une belle conception de la vie, une conception essentielle qu’il apporte à toute personne confrontée à la perte de cette être venu compléter sa vie sans crier gare, et qui laisse derrière lui un vide qui prend toute la place, un vide qui semble indestructible malheureusement. C’est une ode à la vie, à l’amour sous toutes ces formes, familial, amical, érotique, intellectuel. Ici on aime la chaleur de l’été, on aime l’art, on aime les corps, la jeunesse, la nourriture, l’eau, la curiosité, on s’extase quand on découvre des statues antiques, on danse, on rit, on pleure.

Le réalisateur a su capter tout le charme de ses acteurs, la profondeur de leurs regards, la complexité de leurs gestes qui portent toujours une signification, un message, et il leur offre une liberté d’être absolument présent à l’écran, de le transpercer, et de se développer, d’évoluer dans leur rôle. Ce rythme doux, bienveillant et parfois tendu selon les situations qui le nécessitent, nous pousserait presque à tomber amoureux d’eux, de leur relation, dans un mouvement de mimétisme. Ce n’est donc pas étonnant de lire qu’une des inspirations du réalisateur est l’univers Proustien, puisqu’il laisse le temps au temps, et prend plaisir à filmer avec une certaine langueur la relation qui naît doucement entre ses personnages, dans cette merveilleuse villa en pleine nature. La performance des acteurs est évidemment un des points forts du film. Ils dégagent quelque chose de naturel, aucun artifice n’est ajouté dans leur façon d’être, de parler, même dans les petits gestes qu’on remarque à peine.
Armie Hammer est véritablement hypnotisant, tout autant que Timothée Chalamet. Par son âge plus mûr et sa posture, il pourrait avoir le rôle de l’homme fort et distant jusqu’au bout, mais il sait faire transparaître une sensibilité, une vulnérabilité aussi, et un attachement envers Elio qui est d’autant plus touchant. Une véritable sincérité motive leur jeu d’acteur, et cela se ressent dans l’électricité qui passent entre eux. On vibre au rythme de leurs étreintes. Le langage corporel dit plus que le langage intellectuel lorsque l’amour éclot, alors qu’ils sont deux êtres cultivés et habitués aux jeux oratoires. Dans la première partie du film c’est d’ailleurs plus par les dialogues, les jeux de mots, les espiègleries (Cette scène délicieuse où Elio taquine Oliver en modifiant au piano la mélodie qu’il lui a demandé de jouer telle qu’elle à plusieurs reprises) qu’ils communiquent. L’inévitable séparation est déchirante, mais tout restera à jamais gravé dans leur cœur.


Ce n’est pas un film qui traite principalement de l’homosexualité en soi, mais plus généralement des relations amoureuses, de l’adolescence, de la maturité, de l’importance du soutien familial. C’est un film savoureux, qui sait provoquer les justes émotions. Plongez corps et âme dans « Call me by your name », vous ne le regretterez pas. 

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