Buster Keaton, le poète acrobate

Un fin chapeau canotier vissé sur la tête, un corps élastique, un visage impassible paré de grands yeux mélancoliques. Ainsi pourrait-on résumer la silhouette de Buster Keaton, acteur/réalisateur emblématique du cinéma muet burlesque. Si beaucoup pensent que l’avènement du cinéma parlant mit fin à la carrière de l’artiste, la vérité est toute autre. Certes, la signature d’un contrat avec la grande société de production MGM (Metro-Goldwyn-Mayer) à l’aube des années 30 brida cruellement la créativité de Keaton et le contraignit à endosser des rôles de second plan. Mais Keaton, c’est avant tout un artiste tout en souplesse et sans trucages : focus.


Issu de parents acteurs de cabaret, Joseph Franck Keaton Junior, dont le nom de scène deviendra très tôt Buster (« casse-cou » en anglais) à la suite d’une chute mémorable, est né le 4 octobre 1895 dans le Kansas. Dès ses quatre ans, il est amené à exécuter des figures toutes plus improbables les unes que les autres, et qui seront sa marque de fabrique. Voltigeur de génie, Keaton sollicite constamment son corps, lui faisant faire de folles cascades où on le voit attraper des trains au vol ou esquiver des obstacles mouvants, et pour lesquelles il ne prit jamais de doublure ; il se blessa d’ailleurs à l’occasion de plusieurs tournages, notamment lors d’une scène de son premier long-métrage Les Trois Âges (1923), dans laquelle il manque un saut entre deux immeubles. La chute, spectaculaire, sera conservée au montage final. Mais Buster Keaton n’est pas seulement acrobate du corps, il est aussi acrobate du cœur, un fin poète à l’éternel romantisme. Dans ses œuvres, il est souvent question d’amour : il conquiert pudiquement les attachements d’une dulcinée, à l’aide de soupirs, de mots doux et de rebondissements. Le romantisme n’est jamais très loin et surgit là on ne l’attend pas forcément. Ce qui ne manque pas de chatouiller agréablement la sensibilité du spectateur. 

Cascadeur, poète, l’ingéniosité de Buster s’épanouit librement, bien loin des diktats de Hollywood qui devaient plus tard le broyer. C’est dans son propre studio et entouré de sa petite équipe de tournage qu’il forge sa propre légende. A la fois auteur, acteur, réalisateur et monteur, sa création artistique est débridée et sans cesse renouvelée : les gags se succèdent et ne se ressemblent pas

Adulé dans le monde entier, sa frimousse incarne le burlesque muet. Sous les recommandations de son producteur et beau-frère Joe Schenck, il fait pourtant l’erreur de signer un contrat avec la MGM en 1928, malgré les avertissements de ses amis Charlie Chaplin et Harold Lloy. La transition est violente : auparavant doté d’une liberté artistique sans limite, Keaton voit ses idées contrôlées, modifiées, mutilées. Son personnage tout entier en est chamboulé, le sublime acteur et réalisateur du Mécano de la Générale devient une pâle copie de lui-même. De cette alliance chaotique naîtra tout de même l’une de ses dernières et plus grandes œuvres : Le Caméraman (1928), où toute son ingéniosité peut encore s’exprimer, grâce notamment aux circonstances du tournage. Fun fact : initialement, la dernière scène du film devait montrer un Buster Keaton souriant, mais lors d’une préprojection, le public détesta cette fin, trop habitué à l’impassibilité de l’acteur. Elle fut donc modifiée et Keaton retrouva sa face de glace. 

Le Caméraman, 1928, extrait

Puis ce sont les années de déchéance et de grande tristesse. Buster sombre dans l’alcoolisme, ce qui s’entendra parfois à l’écran. Son épouse le quitte et, coup de grâce, ôte même le nom de famille Keaton à leurs deux enfants. Bientôt remercié par la MGM, aucune autre grande société de production ne lui fera de proposition. Il est interné dans un asile pour y traiter son sévère penchant pour la boisson. Seul et ruiné, le cinéma de Buster n’a plus le vent en poupe et se fait oublier pendant quelques années. Pour survivre, il tourne dans des courts-métrages insignifiants, sans grand succès. 
Les dernières années sont moins sombres : il demande son retour à la MGM, où il sera payé 100 dollars la semaine en tant que gagman pour donner des conseils sur les films des autres. Exit les rêves d’acteur et de réalisateur…

En revanche, il tombera amoureux d’une danseuse de la MGM, Eleanor Norris, avec qui il partagera les vingt-cinq dernières années de son existence. Ce qui lui permet de se raccrocher à la vie ! Il joue alors des seconds rôles au cinéma, dans des publicités, des feuilletons télévisés,… Son cinéma muet est réhabilité et le public enthousiaste peut redécouvrir l’étendue de son génie. Buster Keaton s’éteint le 1er février 1966 des suites d’un cancer du poumon, laissant derrière lui une empreinte cinématographique hors du commun.


Curieusement, Buster, cet homme qui aime cabrioler et faire rire, ne rira jamais à l’écran. Avec son flegme et son visage impassible que l’enfance n’a pas encore tout à fait quitté, l’artiste possède ce subtil pouvoir d’amuser et d’émouvoir à la fois, à l’instar de son ami Charlie Chaplin, grande star de l’époque également. Acteur physique, funambule rêveur, imaginaire audacieux, il ne cesse d’émerveiller petits et grands à travers des gags jouissifs et d’une délicate poésie. Son œuvre cinématographique, flamboyante et d’une incroyable inventivité a depuis longtemps rejoint le fragile domaine de l’intemporalité, pour ne jamais, espérons-le, se faner. 

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