Bacurau: Fable sociale et joyaux fourre-tout

Trois ans après le remarqué Aquarius, Kleber Mendonça Filho est de retour derrière la caméra, accompagné de son décorateur Juliano Dornelles. Bacarau apparait comme une œuvre qui s’inscrit toujours dans une veine sociale, mais avec cette fois une inspiration puisant dans le cinéma de genre. Une proposition de cinéma à la fois boursouflée et généreuse, porteuse d’une radicalité et d’un engagement qui fait sens dans le Brésil contemporain.


Bacurau est une dystopie très ancrée dans le réel qui se déroule dans un village éponyme, perdu au milieu d’une région désertique du Nordeste. Ce western moderne met en scène une communauté bigarrée et soudée face aux ennemis extérieurs. Cette communauté riche en personnages hauts en couleur reflète ce village typique d’un Brésil multiethnique, peuplé de bandits repentis, de prostituées, de médecins alcooliques, de professeurs sympathiques et autres musiciens facétieux. La trame débute symboliquement sur la mort de la matriarche et de son enterrement festif. Ici, comme chez Ciro Guerra, les cinéastes optent pour un prisme anthropologique en insistant sur les us et coutumes de Bacurau. Comme dans les Oiseaux de Passage, des éléments de modernité plus ou moins fantasques s’insèrent au sein des traditions.

Très vite, cette fable social et folklorique laisse place à une ambiance anxiogène lorgnant vers le slasher. Le village déjà asséché à cause de la construction d’un barrage voisin se retrouve coupé du monde et virtuellement effacé des cartes. La menace sourde et latente se précise. Le ton ironique s’illustre à travers ce personnage de préfet bouffon en quête de voix pour sa réélection qui se baladant avec un camion arborant un écran géant … Puis, la menace se fait plus concrète mais toujours très symbolique, incarnée par un drone espion maquillé en soucoupe volante. Bacurau joue souvent sur les symboles, dans une perspective souvent cynique, notamment lors de cette séquence où le préfet en campagne débarque dans le village vide, insulté par tous et s’enfuit finalement en laissant des anxiolytiques périmés et une demi-douzaine de cercueils. Enfin l’irruption du cinéma de genre se manifeste définitivement via la présence géniale d’Udo Kier.

Acteur emblématique du cinéma fantastique des années 1970, célèbre pour ses nombreuses incarnations en Dracula ou créature de Frankenstein, il incarne ici une violence raciste et perverse. La tournure que prend le scénario évoque alors Les chasses du Comte Zaroff et cite d’autres motifs bien connus. Cette hybridation entre le drame social et le thriller peut paraître artificiel, comme avec cette utilisation un peu opportune du score du maître, John Carpenter. Elle est aussi parfaitement réussie, notamment lors d’une scène de cache-cache nocturne entre les enfants du village. Ce basculement dans la violence est éminemment politique, et évoque à la fois l’impérialisme occidental et le capitalisme fascisant.

Résolument manichéen, Bacurau tout comme Parasite, nous propose comme seule réponse à cette terreur et à cette violence oppressive, la lutte et le combat. Les villageois sont alors contraints de s’en remettre aux hors-la-loi locaux et bariolés (avec entre autres le formidable Silvero Pereira). Ils décident surtout de renouer avec le passé et l’esprit résistant de leurs ancêtres en s’armant des vieux fusils exposés dans le musée de la ville. Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles embrassent alors avec beaucoup de générosité les codes du western et d’une série B jubilatoire. Toutefois, les deux Brésiliens savent ménager quelques belles scènes de confrontation toute en silence et en jeu de regards, notamment au moment de la rencontre intense entre Udo Kier et la célèbre Sonia Braga.

Film total et joyaux fourre-tout, que d’aucuns pourraient qualifier de défaut rédhibitoire, Bacurau prend volontairement cette forme pour nous servir un discours politique. Celui de la richesse de la culture et du cinéma, ici célébrée sous toute ses formes, la meilleure des réponses face au Brésil réactionnaire de Bolsonaro.

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